C'est au British Museum de Londres que la conjecture affirmant que "le pendule de Salomon" est plus ancien que la vie du Christ lui même m'est apparue raisonnable. Il s'agissait en fait d'une fresque provenant de la villa romaine de Lullingstone dans le Kent et qui peut-être datée du IVème siècle après Jésus Christ.
Je connaissais bien évidemment ce symbole depuis longtemps pour l'avoir vu sur le tympans des églises notamment dans le sud-ouest de la France et je connaissais déjà les traditions compagnonniques et maçonniques qui rapportent son antériorité au christianisme et qui font remonter son origine jusqu'au roi Salomon. Cependant, c'est là, à Londres, qu'un des éléments de ce symbole m'est apparu d'une évidente incongruitée.
Ce symbole que l'on connaît le plus souvent sous la dénomination de Chrisme et que l'on rattache habituellement aux premiers chrétiens est généralement décrit comme composé dans sa forme la plus simple des lettres grecques Χ (chi) et Ρ (rhô), la première apposée sur la seconde. On relève généralement qu'il s'agit là des deux premières lettres du mot Χριστός (Christ) et c'est pourquoi on désigne également le pendule de Salomon sous le nom de "monogramme du Christ". En général, on trouve également dans les versions épurées de ce symbole ce qu'on décrit comme étant un alpha à gauche et un oméga à droite et il est alors fait référence au texte de Apocalypse(1,8) :
"Je suis l'alpha et l'oméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était, et
qui vient, le Tout Puissant"
"Ego sum Alpha et Omega, principium et finis, dicit Dominus Deus, qui est et qui erat et qui venturus est Omnipotens"
Évoquer ainsi l'alpha et l'oméga serait donc une façon d'évoquer la toute puissance de Dieu, de souligner sa complétude.
Les premières apparitions de ce symbole ont certainement lieu sur les sarcophages paléochrétiens et dans l'art des catacombes à Rome. En effet, il convient d'exclure les représentations "approchantes" qui ne peuvent pas explicitement être qualifiées de Chrismes (roues, étoiles à 6 branches, dharmachakras...).
Pour les sarcophages paléochrétiens, il faut préciser que la pratique de l'inhumation ne se répend à Rome qu'à la fin du Ier siècle et surtout à compter du début IIème siècle à la suite de l'abandon progressif de l'incinération en faveur de l'inhumation. La pratique s'impose véritablement au IIIème siècle dans tout l'Empire, tout en restant cependant l'apanage des familles aisées.
L'apparition des premiers chrismes sur les sarcophages semble être concomitante avec celles des scènes à connotation biblique et la pratique va vraiment se développer à compter du rescrit de tolérance adressé par l'empereur néoplatonicien Gallien en 260 aux évêques d'Alexandrie. C'est surtout à compter de l'Edit de Milan en 313, après la mort de Dioclétien, que les chrismes vont devenir une inscription fréquente.
Cette apparition s'inscrit dans un mouvement d'ensemble d'inspiration hellénistique qui s'accompagne d'une simplification des représentations et qui va voir la production des sarcophages, d'abord concentrée à Rome, se développer en province notamment à Carthage (ville de tradition phénicienne) et à Marseille (ville de tradition grecque). Ces ateliers produisent des sarcophages "chrétiens" et "païens" et il est ainsi difficile de cerner le moment où l'art funéraire devient une manifestation de la foi chrétienne (les archéologues désignent par le terme de "pseudomorphose" ce phénomène : les images des premiers sarcophages chrétiens et des sarcophages païens sont puisées dans le même répertoire).
Les premières illustrations "bibliques" apparaissent dans la deuxième moitiée du IIIe siècle seulement et il s'agit uniquement de scènes vétérotestamentaires : l'évocation du nouveau testament et donc le caractère distinctement "chrétien" n'intervient qu'au cours du IVe siècle.
Il faut souligner que les scènes néo-testamentaires représentées sur les sarcophages paléochrétiens à compter du IVème siècle sont fréquemment des scènes de l'évangile de Saint-Jean et des scènes provenant d'éléments apocryphes.
L'apparition des chrismes dans les catacombes s'inscrit dans le même mouvement bien qu'il soit semble t-il plus précoce que dans l'art funéraire; ceci démontrerait le caractère "prohibé" de ces représentations. Il convient cependant d'être très prudent sur ce point : le caractère précoce des représentations bibliques et des chrismes n'est en rien démontré et surtout l'aspect "initiatique" des pratiques paléo-chrétiennes, qui s'inscrit dans la "mode" des "cultes à mystères", est souvent oublié au profit d'un systématisme de la répression anti-chrétienne. Or, ce "systèmatisme" est de plus en plus remis en cause par les spécialistes.
Si on a pu également parler de "style plébéien" pour l'art des catacombes et celui des sarcophages paléochrétiens, cette dénomination est certainement inappropriée car celui-ci était le fait d'une certaine élite intellectuelle. Bien évidemment, au IVe siècle, cette élite intellectuelle pouvait compter dans ses rangs des plébéens.
Quoiqu'il en soit la christianisation de la société romaine reste très limitée au début du IVe siècle et pour parler véritablement de "christianisme", il faudra attendre le premier concile de Nicée qui par son crédo, son symbole, déterminera une certaine orthodoxie.
Dès lors, s'il convient peut-être de rattacher l'apparition du chrisme au christianisme des premiers siècles, cette apparition s'inscrit dans un mouvement de constitution du christianisme lui-même. Celui-ci résulte d'une hellénisation du judaïsme entreprise par la dynastie des Ptolémées autant que du ministère du christ lui-même. Il existe au départ des "sectes" chrétiennes qui souvent empreintent à la Gnose, à l'Orphisme et plus encore au Mithraïsme et au Sol Invictus. Le Sol Invictus, tradition synchrétique, est d'ailleurs très en vogue dans les hautes classes de l'armée où les premiers chrétiens semblent surreprésentés et le chrisme plus fréquemment présent sur les sarcophages. Celà ne fait que confirmer une nouvelle fois l'influence de cette tradition religieuse dans l'apparition d'une tradition chrétienne distincte du judaïsme.
En outre, il convient de souligner l'importance de l'Eglise d'Alexandrie qui voit le dévelloppement syncrétique de la foi chrétienne. Au moment de l'Edit de Milan, les chrétiens représentent déjà à Alexandrie au moins 20 % de la population alors que partout ailleurs (à l'exception d'Antioche bien évidemment où l'on désigne pour la première fois les adeptes de l'école théologique de chrétiens) la foi chrétienne reste très minoritaire.
Il est dès à présent important de rappeler que c'est Ptolémée I, général macédonien d'Alexandre le Grand (celui qui trancha le noeud gordien et qui eu pour précepteur Aristote), qui fut en premier à l'origine de ce "syncrétisme" notamment avec l'introduction du culte de Sarapis en Egypte. Comment ne pas faire un rapprochement entre le Sarapisme et le Sol Invictus ?
Le successeur de Ptolémée I, Ptolémée II Philadelphe, sera à l'origine de la "traduction" grecque de la Bible hébraïque, la Septante, suite à une suggestion du fondateur de la Bibliothèque d'Alexandrie, Démétrios de Phalère. C'est cette même bibliothèque qui devriendra le lieu de naissance de l'école théologique d'Alexandrie, puis au Ve siècle, celui de l'école néoplatonicienne d'Alexandrie.
Selon nous, c'est dans ce creuset qu'il convient de rechercher l'antériorité éventuelle du Pendule de Salomon ou a minima l'antériorité du contexte qui l'a vu naître. Le syncrétisme Egypto-hellenico-judéo-chrétien va se poursuivre dans le cadre de l'école théologique d'Alexandrie qui contrairement à l'école théologique d'Antioche, qui adopta une approche "historico-littérale", va retenir une méthode "symbolique" et nouer des liens importants avec les écoles néoplatoniciennes de Rome et surtout d'Alexandrie qui se sont constituées à partir de l'école des eclectiques (cf notamment Clément d'Alexandrie).
Ainsi si le néoplatonisme fut quelquefois utilisé comme support philosophique du paganisme et comme moyen de défense contre le christianisme, c'est dans le christianisme qu'il obtint la plus grande audience, influençant notamment Augustin d'Hippone. Le néoplatonisme est à ce point rattaché à la chrétienté que l'auteur du Fons Vitae, Avicebron fut pris pour un chrétien alors qu'il était juif. La place du néoplatonisme dans le christianisme est centrale : le pseudo-Denys, fondateur de la théologie négative (théologie apophatique), reprend indirectement le néoplatonisme de Plotin via Proclos. Du Pseudo-Denys, on peut ensuite remonter à Thomas d'Aquin qui le cite comme référence mystique la plus autorisée, mais aussi, quoiqu'indirectement, à la mystique rhénane (Maître Eckard, Tauler, Suso).
Le Chrisme va cependant prendre une sa véritable dimension au IVe siècle de notre ére lorsqu'il va être adopté par l'empereur Constantin et va orner son étendard (laburum).




